Redéfinition de la construction européenne et de l’euro à la lueur de la guerre commerciale américano-chinoise

 

Par Jean-Pierre Gérard Président de l’institut Pomone et du G21

Paris le 24 juin 2019

 

 

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La stratégie internationale du président des États-Unis inquiète l’ensemble des bons esprits, intellectuels, politiques de l’union européenne, enfin tout ce que compte l’intelligentsia. Mais cette stratégie internationale a inéluctablement des conséquences sur la vie européenne, sur nos institutions, et sur l’euro.

Que cherche le président Trump.
C’est une chose acquise, le président Trump est considéré comme fantasque, imprévisible dans ses décisions, et sans doute n’ayant aucune suite dans les idées. Sa manière d’intervenir à tout bout de champ par des Tweets, renforce encore cette idée. L’ensemble des journaux accrédite cette idée. Avec une telle inconstance, il serait licite de se demander comment un tel homme a pu construire dans d’une période d’environ 40 ans, cet ensemble industriel dans l’immobilier que l’on connaît ? De la même manière, comment cet homme a pu réussir dans le monde politique, à convaincre un très grand nombre de décideurs du parti républicain pour finalement se voir désigner comme candidat à la présidence des États-Unis. Il semblerait d’ailleurs également que ce choix ne fut pas si malheureux que cela pour le parti républicain puisque Donald Trump fut élu.

Ne devrions-nous pas prendre une autre grille d’analyse ?
Et si le président Trump était finalement peu fantasque, assez prévisible dans toutes ses déclarations et que toutes les orientations ont bien été définies lors de la campagne électorale. Au fond sa volonté profonde n’est elle pas beaucoup plus continue que ce que la presse nous laisse entendre. Pour simplifier, nous pourrions dire que les aspects brutaux, fantasques, et imprévisibles de son attitude sont liés à sa tactique, au service d’une stratégie parfaitement déterminée, connue et suivie avec persévérance mais toujours secrète.
Donald Trump, toutes les analyses le décrivent, est un solitaire. Il ne dévoile jamais les perspectives à terme qu’il s’est fixé et auxquelles il tiendrait plus que tout.
Si tel est le cas, il est certain que nous devrions voir son action d’un autre œil et nous pourrions mieux adapter nos positions internationales. Nous devrions également beaucoup plus nous préoccuper des conséquences de sa politique à long terme sur la construction européenne, et sur chacun de pays d’Europe. Toute son action est définie dans son slogan de campagne : « Make America great again ».
Cette stratégie met en œuvre un certain nombre de tactiques et de choix.

Les choix concernent avant tout un rééquilibrage des relations avec la Chine et parvenir à diminuer significativement le rôle de ce pays avec tous les voisins du sud-est asiatique. La recherche d’un accord avec la Corée du Sud, le soutien de Taiwan, l’opposition des États-Unis à la mainmise sur la mer de Chine, participe de cet isolement. (Il semble cependant que l’attitude des États-Unis et l’Europe, vis-à-vis de la Russie affaiblisse cette stratégie en poussant les Russes et les Chinois à se mettre d’accord).
Pour mettre en œuvre ces choix, Le président Trump utilise les armes qu’il connaît bien. C’est un négociateur né. Il sait parfaitement qu’on ne négocie bien qu’à 2. Il sait parfaitement que pour bien négocier, il faut savoir après avoir exigé beaucoup, reculer et donner à votre interlocuteur l’impression qu’il a beaucoup obtenu.
Donald Trump considère ainsi son action internationale. Il s’agit d’une série de négociations. C’est la raison pour laquelle il ne peut être que mal à l’aise dans des négociations multilatérales. Cela explique également son comportement un peu brutal au début, pour pouvoir reculer au moment où il faut concrétiser l’accord. (Notons que le général De Gaulle en 1940 jusqu’en 1944 a utilisé les mêmes méthodes vis-à-vis des Anglais).
Regardons maintenant, comment cette attitude va pouvoir impacter la situation de chacun de nos pays, et l’évolution de la construction européenne.

Quelles seront les conséquences économiques de la politique chinoise des États-Unis pour les pays d’Europe ?

Bâtissons maintenant notre scénario sur ces hypothèses et considérons que le solitaire de la Maison- Blanche travaille avec beaucoup de lucidité et de constance sur les objectifs décrits pendant la campagne électorale et qui lui ont valu son succès.
L’action du président des États-Unis est orientée dans deux directions :

  • redonner de l’activité à la « Rusty Belt » victime de la mondialisation et des délocalisations. Si par ailleurs cela permet de réduire la puissance des entreprises en particulier informatique dont la profitabilité serait ainsi réduite, cela ne serait pas si mal que cela. Ainsi Apple serait largement perdant des droits de douane entre l’Asie du Sud-Est et les États-Unis.¹
  • Réduire le déficit commercial des États-Unis vis-à-vis de la Chine². Et réduire également sa dépendance au financement de l’économie américaine par les obligations achetées par la Chine.

Pour l’instant, il semblerait que le président ait eu quelques succès.
Mais quel lien avec l’euro.
Faisons cette première constatation, que l’euro n’a aucune importance pour les américains (ni d’ailleurs pour les chinois). Ils entendent maintenir la suprématie du dollar, et toutes les tentatives qui ont été suggérées, visant à s’émanciper du dollar ont fait l’objet de réactions très vives de Washington. La volonté de certains pays producteurs de pétrole de lier les prix à un panier de monnaies dont l’euro a été étouffée dans l’œuf. Cette volonté d’émancipation est sans doute aussi à l’origine des tensions américano-iraniennes. Mais que l’euro s’apprécie ou qu’il se déprécie, n’est en aucun cas une source de préoccupation. On reste dans l’optique de Connaly déclarant « le dollar est notre monnaie, et c’est votre problème ». Il faut noter également que pour les Américains, la suprématie du dollar leur facilite l’extraterritorialité de leurs lois sur l’ensemble des pays du monde.3

Pour l’instant, la préoccupation première des États-Unis sur le plan économique est d’affaiblir la position chinoise. Cela passe par une redéfinition des conditions d’échange, par le soutien économique apporté à Taiwan, et sur le plan géostratégique l’opposition résolue à considérer la mer de Chine comme chinoise.
Nous nous bornerons uniquement aux aspects économiques, commerciaux et financiers. Car ce sont ceux-là qui auront à moyen terme les conséquences les plus importantes pour l’euro et pour notre équilibre économique.
Il est certain que pour le gouvernement chinois, comme pour le gouvernement américain, les conséquences économiques de la guerre commerciale et monétaire sur l’Europe seraient des dommages collatéraux sans importance. En d’autres termes ils se moquent complètement des conséquences de leurs paroles et de leurs actes sur la vie économique des pays européens. D’ailleurs le président Trump ne cache pas sa volonté de détruire l’organisation actuelle de l’Europe. C’est d’ailleurs ce qu’il a déclaré à propos de la Grande-Bretagne et du Brexit. Il serait fort étonnant que l’éclatement de l’Europe d’aujourd’hui, soit pour lui un crève-cœur.
Tous les eurolâtres y voient une catastrophe, mais au fond sommes-nous bien sûrs que le président américain ne nous rende pas un très grand service. C’est souvent le cas en politique, la volonté de faire quelque chose de ce qu’on pense être au détriment de ses partenaires, se traduit par un résultat complètement inverse.
Je crois personnellement que la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine va avoir des conséquences que les Français ont souhaité lors du référendum de 2005.

Le futur de l’euro viendrait-il bien malgré lui du président Trump.

Nous pouvons bâtir à partir des relations économico monétaires entre la Chine et les États-Unis, plusieurs scénarios de l’évolution monétaire de l’Europe en fonction de ce que le président Trump désire faire, et de ce qu’il annonce vouloir faire.

  • La guerre commerciale avec les pays voisins comme le Mexique4 et avec la Chine a été très sérieusement enclenchée. Cela s’est traduit par l’instauration de droits de douane en particulier sur les produits chinois. La hausse des droits de douane sur 200 milliards de dollars de produits chinois décidée par le président Donald Trump est entrée en vigueur renforçant encore les tensions entre la Chine et les Etats-Unis alors que les négociations se poursuivent à Washington. Ces produits, jusqu’alors soumis à des droits de douane de 10%, sont désormais taxés à hauteur de 25%.
  • La riposte chinoise, telle qu’elle a été perçue par le président Trump, se serait faite sur le plan monétaire. Xi Jinping aurait organisé la dépréciation du Yuan pour contrecarrer les effets négatifs des droits de douane. (Personnellement je ne suis pas sûr que les Chinois puissent manipuler leur monnaie aussi facilement que le pense le président des États-Unis. L’analyse monétaire du président Trump me paraît fausse, mais les contre-feux chinois contre la politique des États-Unis peuvent utiliser d’autres moyens internes. Pourtant dans ce cas, seule compte l’interprétation donnée par le président Trump)
  • A partir de cette situation, certaines déclarations du président des États-Unis donnent quelques idées d’évolution possible de la situation. Jusqu’à présent, rien d’irrémédiable n’a été fait sur le plan monétaire, mais les déclarations du président Trump laissent penser qu’ilpoursuit de manière très claire et très précise l’objectif de rééquilibrer la balance commerciale entre les États-Unis et la Chine. Si les droits de douane se révèlent insuffisants, comme cela semble se réaliser, les déclarations officielles sur la politique monétaire montrent la détermination du gouvernement des États-Unis à faire cesser le déséquilibre.

Ces déclarations sur la politique monétaire se sont articulées de la manière suivante.

  • Première étape. Elle commence par une attaque en règle de la compétence de la Fed. Le 10 juin le président s’est plaint de la décision de la banque centrale de relever les taux d’intérêt. « Ils ne m’ont pas écouté. Ce n’est pas seulement Jay Powell5, mais il y a des gens à la FED qui ne sont pas des nôtres. » Et effectivement ils ont relevé des taux beaucoup trop vite et ont ainsi avalisé une politique de resserrement monétaire.
  • Deuxième étape. Le président a déclaré « sommes-nous bien armés pour nous défendre ? »n Le président chinois peut faire ce qu’il veut de sa monnaie. Il peut pratiquer une politique d’expansion monétaire en injectant des liquidités et donc favoriser d’une certaine manière la dépréciation du Yuan, avec comme conséquence la neutralisation des décisions douanières américaines, au moins partiellement.

À partir de ces constatations, nous pouvons imaginer deux scénarios, en admettant comme certaine, la volonté des États-Unis de mener une politique limitant les exportations chinoises avec l’arme monétaire de la dépréciation du dollar. Il ne semble pas exclure la nationalisation de la Fed. «N’oubliez pas qu’en Chine, le patron de la Fed, c’est le président XI. Et comme patron de la banque centrale il peut faire ce qu’il veut.
Trump ira-t-il au bout des scénarios possibles ? Ira-t-il jusqu’à la nationalisation de la Fed ?
À la limite, cela n’a aucune importance pour nous dans le court terme, car quoi qu’il arrive il y aura une dépréciation du dollar, plus ou moins rapide et plus ou moins permanente.

Premier scénario. Le président des États-Unis exerce une pression sur le conseil de la politique monétaire suffisante pour qu’il ne soit pas nécessaire d’aller plus loin. N’a-t-il pas déclaré à ceux qui l’interrogeaient sur une possible rétrogradation du président de la Fed : « nous verrons bien ce qu’il va faire ». Soucieuse de sa pérennité, la Fed n’augmente pas les taux comme cela était prévu, et continue d’avoir une politique monétaire très expansive affaiblissant naturellement le dollar. Il serait alors inévitable que les négociations commerciales entre Chine et États-Unis se normalisent. Mais à la suite de ces politiques monétaires expansives voulues, on aboutira nécessairement à la dépréciation du Yuan et du dollar. Et par voie de conséquence à l’appréciation de l’euro.

Deuxième scénario. Le président va jusqu’au bout de la mise au pas de la Fed en la nationalisant. Cela ne pourra pas se passer avant les élections présidentielles de 2020 et l’éventuelle réélection de Trump à la Maison-Blanche. Que fera la Fed pendant cette même période ?

Le conseil de la Fed est de toute façon obligé de favoriser une politique monétaire expansive et de dépréciation du dollar. Dans le premier cas le conseil de la Fed jouera très certainement la vie de l’institution telle qu’elle est aujourd’hui et relativement indépendante. Ce conseil mettra à profit la période actuelle jusqu’aux élections pour mener une politique plus conforme aux vœux du président.

Pour ce qui concerne les Européens, dans les deux cas, la dépréciation du dollar est quasi certaine. Quelles seront les conséquences de cette dépréciation sur l’économie des pays de l’union européenne ? Ses conséquences seront-elles durables ?

La dépréciation du dollar se traduira inéluctablement par une appréciation corrélative de l’euro. Comme cela était cas avant sa création, puis ensuite avec l’euro fort de la présidence Trichet, il y a eu des évolutions divergentes entre les différentes économies selon qu’elles sont plus ou moins concurrencées par des fabrications se référant au dollar. Entre 94 et 2000, les monnaies des pays européens se rapprochaient de leurs cours pivots quand le dollar s’appréciait et fluctuaient dans la marge de 15 % quand le dollar se dépréciait, allant même parfois jusqu’à provoquer des modifications des cours pivots.
Aujourd’hui, il n’y a plus d’évolutions monétaires possibles pour corriger ces tensions, l’adaptation se fait au travers de la disparition de nombre d’activités, engendrant un chômage important. (Cette évolution est la même dans tous les pays d’Europe mais avec des intensités différentes)
La structure économique française est beaucoup plus sensible à la valeur du dollar que ne l’est la structure économique de l’Allemagne. Ceci est encore vrai aujourd’hui même si la structure économique de l’Allemagne tend également à être malmenée par la dépréciation du dollar.
En tout état de cause ces tensions auront comme conséquence un affaiblissement de certains pays par rapport à d’autres et à aggraver les écarts entre les économies européennes.
La situation politique qui en résultera est inconnue, mais il est fort probable que l’on verra revenir les partis politiques favorables à une certaine protection douanière, à une monnaie adaptée à leur nation, et corrélativement redéfinir l’organisation politique de l’ensemble européen. Dans combien de temps, et avec quel cheminement politique, personne ne le sait mais les tendances du gouvernement français actuel laissent penser que cette adaptation ne sera pas sans heurts.
Si cette situation perdure, il est certain que l’euro sera menacé et ceci d’autant plus que le futur gouverneur de la BCE pourrait être le président actuel de la Bundesbank plutôt considéré comme un faucon de la politique monétaire.

L’activité économique de tous les pays sera réduite, mais dans des proportions différentes chez les uns et chez les autres. Si le président Trump est réélu cette situation perdurera et nous connaîtrons au niveau européen des crises économiques profondes. Ces crises seront-elles de nature à menacer l’euro, c’est ce que je crois car il est clair que sa valorisation est beaucoup trop élevée.
Une autre solution consisterait à mettre des droits de douane ou des barrières à l’entrée, mais dans l’état actuel des choses, cette solution ne sera pas adotée.

Au total la sortie de l’euro pourrait bien être la conséquence positive pour nous6, de la guerre commerciale sino américaine, et être la chance de la reconstruction industrielle de pays qu’on dit développés mais qui ne le sont plus guère à force d’abandon de fabrications, de transferts de technologie, de sous-emploi, et du poids croissant des charges collectives. Il faudrait pour cela abandonner tous les préjugés surtout sur les bienfaits de la mondialisation et de l’accroissement des échanges mondiaux, sur la paix entre les peuples par le commerce pour retrouver le sens et la culture de nos pays d’Europe.

 

Jean-Pierre Gérard Président du G21 et de l’institut Pomone

 

 

 

1Apple a d’ailleurs annoncé ces jours-ci qu’il entendait rapatrier ses bénéfices et payer 38 Milliards de $ ainsi qu’une partie de ses fabrications implantées dans le sud-est asiatique. Mi-décembre 2018, Apple annonçait en effet la construction non pas d’une usine, mais d’un nouveau campus à Austin, Texas. Le constructeur indiquait aussi qu’il employait 90 000 salariés aux États-Unis, avec un objectif de 20 000 nouvelles embauches d’ici 2023, et un investissement de 350 Milliards de $..
2voir le graphique joint ci après
3voir le livre de Pierrucci sur « le piège américain »
4pour l’instant nous n’étudierons pas les conséquences des relations avec le Mexique qui sont sommes toutes secondaires au regard de l’évolution de l’€
5Trump a déclaré récemment : « pour le moment je ne suis même pas un peu satisfait d’avoir choisi Jay » les Échos du 24 juin 2019
6Sans doute aussi pour les 56% qui ont voté en 2005, contre l’organisation de l’Europe telle qu’elle se construit

 

Annexe 1

 


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