L'économie numérique



Par Henri Conze, le 16 avril 2013.
 

« L’Europe est en train de perdre pied […]. A l’heure actuelle, la grande illusion européenne tient au fait que nous bénéficions des bienfaits d’Internet sans nous rendre compte que, dans le même temps, la création de richesses du numérique (chiffre d’affaires, marge, valeur boursière, etc.) se réalise de plus en plus hors de nos frontières » [Didier Lombard]

L’économie numérique est le premier vecteur de notre croissance ; elle y contribue pour 25% et a créé 700.000 emplois en moins de quinze ans ; dans les prochains douze mois, ce sont 40.000 postes d’ingénieurs qui sont à pourvoir dans le seul secteur des logiciels et des services. Mais, pour atteindre ces objectifs, il est grand temps que ce secteur bénéficie d’une « aura » semblable à celle dont d’autres ont bénéficié à différentes époques dans le passé, par exemple la sidérurgie il y a un siècle ou l’aéronautique il y a quarante ans.

Une révolution en cours
La nouvelle génération de l’Internet, marquée par la concentration des moyens actuellement dispersés entre utilisateurs et opérateurs, va entraîner un changement de paradigme irréversible et permettre l’émergence de grands systèmes fournissant des services globaux de façon standardisée. Dans l’avenir, au sein de ces systèmes, d’autres apparaîtront à vocation plus spécifique, par exemple dans les domaines de la santé ou de l’éducation. Les domaines concernés seront alors profondément transformés tant dans leurs contenus que dans leurs applications ainsi que dans les méthodes pour les approcher et les traiter.
Des concepts comme le télédiagnostic, la télémédecine, la télééducation, voire la téléchirurgie, peuvent sembler appartenir aujourd’hui au domaine du rêve, en tout cas du très long terme. Attention, les besoins de l’humanité dans beaucoup de secteurs d’activités, voire tout simplement dans ceux concernant la vie et les ambitions des individus, sont tels que très vite la nécessité bousculera probablement tous les calendriers, y compris les plus optimistes ! Songeons, par exemple, au développement considérable que va connaître l’environnement des personnes âgées, étant donné l’allongement de la durée de vie, et la place que prendra demain la robotique intelligente, commandée à distance, adaptée à ce besoin. Il faut aussi compter avec les difficultés que l’on rencontre actuellement dans des domaines essentiels pour l’avenir ou la cohésion des pays, ainsi l’échec scolaire, la désertification médicale de certaines régions, la modernisation de l’État et des services publics, etc. Quel drame alors pour l’économie et l’état social futurs des nations qui n’auraient pas compris, dès maintenant, ce qui va se passer, et qui ne s’y seraient pas préparées : elles ne pourront être, en effet, des acteurs significatifs de l’évolution inéluctable que le monde va certainement connaître !
La France et l’Europe ont manqué le premier train de l’Internet, le deuxième entre en gare, ne le manquons pas ! Il en va de l’avenir d’un pan considérable de notre économie de demain.

Les enjeux
Les enjeux économiques et politiques pour la France, l’Europe et tous les acteurs, fournisseurs de technologies, intégrateurs de systèmes, constructeurs, SSII, éditeurs, opérateurs, qui vont devoir relever de sérieux défis étant donné le changement inéluctable de leur modèle.
La première raison qui doit nous guider est la conviction profonde de la corrélation forte entre les besoins en infrastructures de haute technologie et les gains de productivité qui vont en découler. A terme, c’est une réduction importante des coûts d’exploitation des entreprises et, par conséquent, un accroissement significatif de leur compétitivité, qu’il faut en attendre. L’Europe enregistrerait une croissance moyenne de son PIB de 5%, soit 760 milliards d’euros supplémentaires, si ses investissements dans les technologies de l’information et de la communication étaient aussi élevés et, surtout, aussi efficaces qu’aux États-Unis. Les investissements réalisés dans les technologies de l’information et de la communication entraînent, en effet, une augmentation de la productivité supérieure à celle engendrée par la plupart des d’investissements réalisés dans d’autres domaines.
Au plan politique ensuite, comment imaginer que des pays souverains, comme la France, puissent accepter que ces capacités nouvelles puissent dépendre trop fortement de fournisseurs étrangers et que des informations stratégiques soient détenues par un pays tiers qui peut devenir à moment donné un pays hostile ou, plus simplement, avoir des intérêts différents des nôtres ? Il ne s’agit pas là d’une simple fiction, le croire serait suicidaire ! Microsoft a récemment admis que les données stockées dans son « Cloud Computing » n’étaient pas à l’abri du « Patriot Act » américain, qui confère le droit aux autorités de Washington de consulter les fichiers de n’importe quel utilisateur autre que lui-même sans que celui-ci en soit averti ! Cette disposition, notons-le, va à l’encontre des directives européennes sur la protection des données personnelles stipulant que tout client doit être averti si l’hébergeur de ses données en donne l’accès à des tiers. Quelle va être l’attitude de nos gouvernements en tant qu’utilisateurs ? Auront-ils le courage et la volonté d’appliquer la seule règle de bons sens à leur disposition qui est que l’unique façon, à l’heure actuelle, de ne pas être soumis au « Patriot Act » est de ne pas utiliser un « Cloud Computing » géré par une société domiciliée aux États-Unis ?

Quels objectifs pour une politique volontariste ?
L’erreur serait de ne voir dans le développement de l’Internet que la possibilité de créer des emplois dans les services associés et d’oublier le volet industriel de son économie amont, le vrai créateur de richesses et de capacités d’exportations. Or, la politique consistant à donner, en particulier au nom du « service public », la priorité au financement des accès aux réseaux à haut débit, sans action sur les usages, l’a emporté ces dernières années. C’est un peu comme si l’État finançait à grands frais des autoroutes au profit de l’industrie automobile étrangère, en oubliant que l’industrie automobile, les réseaux de distribution et d’entretien des véhicules, les producteurs et les distributeurs de carburant, etc., dégagent une valeur ajoutée et créent des emplois beaucoup plus importants pour le pays ! Or, si l’État déclare investir dans l’Internet en finançant le déploiement des réseaux à haut débit, il ne doit pas oublier que la valeur ajoutée sera dégagée plus significativement par ceux qui s’en serviront pour connecter leurs « data centers », pour délivrer leurs services grâce à leurs logiciels, etc.
Dans le domaine de la réglementation, il faudrait se donner l’objectif de bâtir un cadre législatif sur la sécurité des données, le droit à l’oubli et l’éducation des jeunes. Pour cela, il convient, avant tout, de fixer un environnement normatif et réglementaire en matière d’identité numérique et de sécurité des biens et des personnes, afin de faciliter les déploiements des nouveaux concepts tout en sécurisant les systèmes. Une façon d’aboutir pourrait être de mettre en place un organisme porteur d’un projet commun, chargé d’harmoniser au plan européen les mesures de protection des données privées, de garantir cette protection en s’appuyant sur des autorités indépendantes, de conduire une réflexion sereine sur l’identification numérique, de  négocier avec les pays tiers, etc. Pour entreprendre tous ces efforts, il est essentiel de s’engager à tenir compte de tous, individus et entreprises, en particulier les PME, afin de mieux protéger leur patrimoine informatique et donc la sécurité de leur savoir. Cela peut conduire à imposer le plus tôt possible, en concertation avec les industriels compétents, une réglementation sur la sécurité numérique des entreprises, avec un réalisme et une volonté identiques à ceux qui présidèrent, il y a quelques décennies, à la mise en place des normes de qualité dans le domaine de la production.
Au plan économique, des objectifs sont à rechercher avec nos partenaires européens : faire en sorte que les innovations qui naissent dans tel ou tel de nos pays trouvent naturellement l’ensemble de l’Europe comme marché de lancement ; favoriser une initiative industrielle, indépendante des États, qui relèverait le défi portant sur la constitution d’un écosystème de nouvelle génération dans lequel l’innovation des petits renforcerait la capacité industrielle des grands et les produits seraient valorisés par des intégrateurs soucieux de leur rôle pour l’Europe. Dans ce cadre, il faut encourager toute initiative de la part des opérateurs de télécommunication, si menacés actuellement, mais directement concernés, dans le cadre, par exemple, de partenariats du type public-privé, à condition de leur adjoindre un ou plusieurs industriels afin de leur apporter une dimension que les opérateurs n’ont pas. Notons que le dernier acteur européen de l’informatique Bull a sans doute un rôle à jouer, sans oublier les entreprises qui sont au voisinage comme Siemens, Philips, Alcatel, etc.

Deux défis pour les États : la sécurité et l’identité numérique   
Les États doivent, non seulement organiser l’accès de tous aux formidables outils du nouvel Internet, mais aussi maîtriser ce que l’humanité peut en faire. Une nation comme la France doit avoir la capacité technologique d’en comprendre l’architecture et de vérifier que les utilisations respectent bien les principes qui fondent notre démocratie. Un cadre législatif apparaît donc indispensable portant, en particulier, sur la sécurité des données et des personnes, le droit à l’oubli et l’éducation des jeunes, d’autant que, pour le moment, une instance de régulation est difficilement envisageable au niveau mondial. En effet, au niveau mondial, seuls les standards techniques sont régulés, et non les usages. Nous pouvons seulement espérer quelques règles politiques structurantes, autour de la neutralité notamment.
Concernant la sécurité, une vision commune s’impose à une Europe qui n’arrive pas à afficher sa volonté, alors qu’une vision à son échelle devrait être incontournable ! Étant donné le marché qu’elle représente, elle devrait jouer un rôle aussi important que celui des États-Unis dans la mise en place d’un minimum de vie réglementaire dans le monde. Celle-ci est indispensable car nous sommes confrontés à des technologies qui ne connaissent pas de frontières, sans que l’on dispose pour le moment de règles communes encadrant ce marché international ! La situation est d’autant plus grave pour l’Europe que l’absence d’une politique et d’une volonté communes se traduit par un handicap structurel malgré des capacités technologiques et industrielles incontestables. De même, l’harmonisation au plan européen des mesures de protection des données privées s’impose. Ces mesures devraient comporter des directives contraignantes, ce qui permettrait, en particulier, à l’Europe de pouvoir négocier avec les pays tiers.
Un autre défi politique dont nos gouvernements vont devoir tenir compte est la question de l’identité numérique étant donné l’émergence pour de multiples raisons – commerce électronique, administration électronique, etc. – du besoin de connaître ceux qui se connectent aux centrales informatiques, de savoir à qui appartiennent les données qui sont confiées à ces centrales, etc. Le lien inévitable entre identités régalienne et numérique se pose et concerne directement les États, soulevant, au moins en France, un problème politique et d’acceptabilité sociale. En effet, en France, l’identité nationale est du ressort du ministère de l’Intérieur, qui est aussi celui de la Police, et les notions de fichiers restent, pour des raisons historiques, fort mal vues par l’opinion publique ! Mais n’oublions pas que si la question de l’identité numérique est sensible au plan politique, elle est essentielle au plan économique : le contrôle du client, donc l’identification des utilisateurs, est au cœur de la bataille que se livrent ouvertement les sociétés de l’Internet et, plus confidentiellement, les États. Mais si le besoin d’une identité numérique pour le commerce électronique est celui le plus présent dans les esprits, le plus partagé par les internautes, il en est d’autres tout aussi essentiels. C’est le cas du déploiement de l’administration électronique, une des seules voies pour les États de réduire le coût de leurs interventions sans réduire les services rendus aux citoyens. Mais il soulève la question de l’identification du demandeur, ainsi pour délivrer un acte de naissance indispensable à l’établissement d’une carte d’identité. Que penser de la future « démocratie électronique » si l’identité numérique n’est pas fiable ?

L’Europe et l’économie numérique
Malheureusement, l’intelligentsia européenne n’a jamais, jusqu’à présent, totalement perçu les enjeux des technologies de l’information et de la communication, contrairement aux Américains qui, au delà de leurs dimensions stratégique et économique, en ont compris très tôt les aspects culturels et sociétaux, à commencer par leur influence et leurs effets sur des valeurs sensibles comme le langage, la logique, les modes de raisonnement, etc. Aujourd’hui encore, les États-Unis contrôlent toute la chaîne de ces technologies et de leurs applications et s’efforcent, pour des raisons stratégiques évidentes, de conserver cette suprématie en étant à l’origine de la plupart des progrès et des développements réalisés. C’est peut-être en raison de l’absence de perception de ces enjeux qu’aux plans politique et économique l’Europe n’a pas pris conscience de la nécessité de s’organiser alors que presque tout est à faire en matière de cadrage règlementaire, ce que les États-Unis ont entrepris il y a trois ou quatre ans. Il nous faut donc, nous européens, découvrir, ou redécouvrir, les conditions du « comment vivre ensemble ? ».
La France et l’Europe auraient par ailleurs besoin d’une politique industrielle, d’un cap qui n’aboutisse pas aux délocalisations d’emplois industriels, voire de services, mais à une croissance créatrice d’emplois. Le nouvel Internet nous en donne la possibilité étant donné que dans une décennie près d’un quart de l’économie mondiale sera concerné ! Nous devons donc relever ce défi sauf à manquer la nouvelle révolution industrielle qui arrive. Le « Cloud Computing » est en effet une chaîne de valeur en soi et il importe que la France et l’Europe, à l’instar des Etats-Unis, soient présentes sur tous ses maillons. Ayons aussi conscience que l’informatique de demain doit être considérée comme une industrie lourde, c’est le cas, par exemple des centres de stockage et de traitement de données géants. La France est bien placée dans ce domaine très gros consommateur d’énergie, en raison d’un bas coût de  son électricité… en tout cas pour le moment ! Il nous faut donc à tout prix exploiter tous nos atouts et encourager la formidable richesse générée par Internet en France comme on a su le faire dans le passé pour l’aéronautique, le ferroviaire, le nucléaire, l’espace, etc. Mais il s’agit de ne pas trop attendre car les États-Unis, en particulier, se préparent depuis déjà quelques années.

Conclusion
Il faut que la classe politique et les responsables économiques dans leur ensemble cessent de considérer l’économie numérique comme simplement une mode ou un thème de discours à l’adresse des jeunes, et s’impliquent totalement dans son exploitation au profit de l’économie en général, malgré l’ignorance à peu près générale qu’ils en ont. Ils doivent aussi considérer que ce domaine est désormais stratégique, dans toute l’acception du terme, et agir en conséquence. Il s’agit pour eux, comme le firent avec succès leurs prédécesseurs, de faire à nouveau confiance aux ingénieurs et aux créateurs d’entreprises pour mener une politique volontariste !
Ayons bien conscience que cet effort essentiel demande une volonté sans faille, une continuité absolue dans la stratégie et une mobilisation de tous, car, risque mais aussi vertu, ses retombées économiques vont au rythme de la technologie : en deux ans tout peut changer, et si on peut tout gagner, on peut aussi tout perdre !

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